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Le robot MacMillan parcourait imperturbablement le passage pour collecter les billets. Le soleil impitoyable de midi était réfléchi par la coque élancée et brillante de la fusée intercontinentale. Loin en dessous s’étendait la vaste étendue bleue de l’océan Pacifique, éternel et immuable dans sa couleur et sa lumière.
— C’est vraiment très beau, dit le jeune homme aux cheveux couleur de paille à la jolie fille assise près de lui. Je parle de l’océan. Comme il se confond avec le ciel. La Terre est sans doute la plus belle planète du système.
La jeune fille abaissa ses lunettes-TV et cligna des yeux devant la lumière naturelle du soleil. Comme au sortir d’un rêve, elle regarda par le hublot.
— C’est joli, en effet, admit-elle timidement.
Elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Ses seins étaient petits et relevés, ses cheveux courts et frisés formaient un halo orange foncé – la dernière mode – autour de ses traits fins et de son cou gracieux. Elle rougit et rabaissa hâtivement ses lunettes-TV.
Son inoffensif voisin aux yeux pâles sortit, ses cigarettes, en prit une, puis lui tendit le paquet cerclé d’or.
— Merci, dit-elle nerveusement.
Elle pécha une cigarette de ses doigts aux ongles cramoisis et dit une nouvelle fois : « Merci », lorsqu’il lui tendit son briquet en or.
— Jusqu’où allez-vous ? lui demanda-t-il.
— Jusqu’à Pékin. Je travaille à la Colline Soong… C’est-à-dire que je suis convoquée. (Elle fouilla fébrilement dans son sac miniature.) Je dois avoir la convocation quelque part. Vous pourrez peut-être m’expliquer ce que cela veut dire ; je ne comprends pas le jargon juridique qu’ils utilisent. (Elle se hâta d’ajouter :) Bien sûr, à Batavia, Walter pourra…
— Vous êtes classifiée ?
Elle rougit encore davantage :
— Oui. Classe 11-76. Ce n’est pas beaucoup, mais cela rend service. (Elle chassa à petits gestes rapides les cendres qui étaient tombées sur son écharpe brodée et son sein droit.) J’ai reçu ma classification le mois dernier. (Elle hésita avant de demander :) Et vous ? Je sais que les gens sont parfois susceptibles, surtout quand ils ne sont pas…
Il lui montra sa manche :
— Classe 56-3.
— Vous paraissez tellement… cynique.
Le jeune homme eut un rire ténu et sans chaleur :
— Peut-être. (Il la regarda gentiment.) Comment vous appelez-vous ?
— Margaret Lloyd, dit-elle en baissant pudiquement les yeux.
— Et moi, Keith Pellig.
Sa voix était plus ténue et sèche que jamais.
La jeune fille réfléchit un moment.
— Keith Pellig ? (Étonnantes, des rides apparurent sur son front.) J’ai l’impression d’avoir entendu ce nom. Est-ce possible ?
— Ce n’est pas impossible, dit-il avec une ironie amusée. Mais c’est sans importance. Ne vous inquiétez pas.
— Cela m’embête toujours de ne pas me souvenir de quelque chose. (Maintenant qu’elle connaissait son nom, il lui était permis de parler ouvertement.) Je n’ai obtenu ma classification que parce que je vis avec quelqu’un de très important. Il m’attend à Batavia. (Son visage innocent manifestait un mélange de modestie et de fierté.) Walter a tout arrangé pour moi. Sans lui, je n’y serais jamais arrivée.
— Bravo pour lui, dit Keith Pellig.
Le MacMillan apparut à leur côté et étendit son grappin. Margaret Lloyd lui tendit son billet ; Pellig fit de même.
— Salut, frère, dit laconiquement Keith Pellig au robot.
Lorsque le MacMillan se fut éloigné, Margaret Lloyd lui demanda :
— Et vous ? Où allez-vous ?
— À Batavia.
— Pour affaires ?
— En quelque sorte, dit Pellig avec un sourire dénué de tout humour. Au bout d’un certain temps, j’appellerai peut-être cela du plaisir. Mon attitude varie selon les moments.
— Vous parlez de façon bien étrange, dit la jeune fille, « étonnée et plus qu’un peu effrayée par les complexités de l’esprit de cet homme.
— Je suis étrange. Parfois, il m’est difficile de prévoir ce que je vais faire ou dire l’instant suivant. Parfois, je suis un étranger pour moi-même. Parfois encore, mes actes me surprennent et je ne puis comprendre ce qui me fait agir ainsi.
Il écrasa le reste de sa cigarette et en alluma une autre. Le sourire ironique avait fait place à une expression sombre et inquiète. Les mots sortaient lentement, avec une grande intensité :
— C’est une grande vie, si vous ne faiblissez pas.
— C’est la première fois que j’entends ces mots. Qu’est-ce que cela veut dire ?
— C’est une phrase tirée d’un vieux manuscrit. (Pellig laissa son regard courir sur le vaste océan.) Nous sommes bientôt arrivés. Montons au bar ; je vous offre un verre.
Margaret Lloyd frémit de peur et de plaisir :
— Cela se fait ? (Elle était terriblement flattée.) Comme je vis avec Walter, n’est-ce pas, et que…
— Ne vous inquiétez pas, dit Pellig en se levant mollement. (Les mains dans les poches, il remonta l’allée centrale.) Je vais même vous offrir deux verres. Si toutefois je sais encore qui vous êtes lorsque nous serons arrivés au bar.
Peter Wakeman avala son verre de jus de tomate, frissonna et passa l’analyse à Cartwright par-dessus les tasses du petit déjeuner :
— C’est vraiment Preston, pas un être surnaturel venu d’un autre système.
Les doigts gourds de Cartwright jouaient automatiquement avec une soucoupe :
— Je n’arrive pas à le croire.
Rita O’Neill lui toucha le bras :
— Cela explique son livre. Il voulait être là pour nous guider. Les Voix.
— Une autre chose m’intrigue, fit Wakeman, sortant de ses pensées. Quelques minutes avant la réception de notre appel, la Bibliothèque d’Information a reçu une demande pour une analyse identique.
— Qu’est-ce que cela signifie ? questionna Cartwright en se redressant brusquement.
— Je n’en sais rien. Ils disent avoir reçu pour analyse des bandes audio et vidéo, en substance les mêmes documents que nous leur avons soumis. Ils ignorent de qui ils émanaient.
— C’est tout ce que vous pouvez nous dire ? demanda Rita O’Neill avec inquiétude.
— En fait, ils savent qui leur a demandé ces renseignements, mais ils ne veulent pas le dire. J’ai presque envie d’envoyer deux ou trois TP pour sonder ceux qui ont reçu l’autre demande.
— Oubliez cela. Nous avons des soucis plus importants. Du nouveau sur Pellig ? fit Cartwright avec un geste de dénégation agacé.
Wakeman parut surpris :
— Rien, sinon que l’on suppose qu’il a quitté la Colline Farben.
— Vous n’avez pas encore pu prendre contact ? dit Cartwright qui ne put réprimer un tic.
Rita posa sa main sur celle de Cartwright :
— Ils prendront contact lorsqu’il pénétrera dans la zone protégée. Il est encore en dehors.
— Au nom du ciel, vous ne pouvez pas aller à sa rencontre ? Vous allez rester assis ici en attendant son arrivée ? (Cartwright secoua la tête avec lassitude.) Excusez-moi, Wakeman. Je sais que nous en avons déjà parlé un millier de fois.
Wakeman était embarrassé, mais pas tellement pour lui-même. Il l’était pour Léon Cartwright. En quelques jours, depuis qu’il était devenu Meneur de Jeu, Cartwright avait subi un changement corrosif. Il était assis là, jouant nerveusement avec sa tasse. Un tic agitait régulièrement son visage. Il paraissait courbé, vieilli et extrêmement effrayé. Son visage était sombre, ridé, fatigué. Ses yeux d’un bleu délavé exprimaient la peur. À plusieurs reprises il sembla prêt à parler, puis retomba dans un lourd silence.
— Cartwright, lui dit Wakeman doucement. Vous êtes en mauvaise forme.
Cartwright lui lança un regard furieux :
— Un homme doit venir me tuer, publiquement, au grand jour, sans se cacher, avec l’approbation de tout le système. L’univers entier est suspendu à la TV pour voir ce qu’il va faire. On l’encourage, on l’applaudit. On espère qu’il sera le champion de ce… sport national. Et vous voudriez que je sois en bonne forme ?
— Ce n’est qu’un homme, dit Wakeman calmement. Il n’est pas plus fort que vous. En fait, vous avez tout le Corps pour vous protéger, et toutes les ressources du Directoire.
— Et après lui, il y en aura un autre. Mille autres.
Wakeman haussa un sourcil :
— Tous les Meneurs de Jeu ont eu à faire face à cela. Je croyais que tout ce que vous désiriez était de rester en vie jusqu’à ce que votre astronef soit en sécurité.
Le visage gris d’épuisement de Cartwright était une réponse suffisante.
— Oui, je tiens à rester en vie. Je ne vois pas ce que cela a de répréhensible ? (Il se leva en essayant de calmer le tremblement de ses mains.) Vous avez raison, bien sûr. (Il eut un timide sourire, comme pour se faire pardonner.) Essayez de comprendre mon point de vue. Vous avez eu affaire à ces assassins pendant toute votre vie. Pour moi, c’est entièrement nouveau. Auparavant, j’étais un être banal, anonyme, inconnu du public. Et maintenant, me voilà devenu la cible idéale, pris dans la lumière d’un projecteur de dix milliards de watts… (Sa voix s’éleva.) Et ils veulent me tuer ! Au nom du ciel, quelle est votre stratégie ? Qu’allez-vous faire ?
« Il est effrayé. Il fait pitié, pensa Wakeman. Il se désintègre complètement. Il ne pense même plus à son vaisseau – c’est pourtant pour cela qu’il est venu ici, à l’origine. »
Shaeffer était dans son bureau, dans une autre aile du Directoire, servant de liaison entre Wakeman et les autres membres du Corps. Ses pensées répondirent à celles de Wakeman : « Il est temps de l’emmener là-bas, bien que je ne pense pas que Pellig soit déjà très près. Mais, compte tenu du fait que Verrick dirige les opérations, il faut prévoir une bonne marge d’erreur. »
« Exact, lui répondit Wakeman en pensée. Intéressant : à tout autre moment, Cartwright aurait été fou de joie en apprenant que John Preston est vivant, mais il y a à peine prêté attention. Et pourtant, il est pratiquement certain que le vaisseau atteindra sa destination. »
« Vous pensez que le Disque de Flamme existe ? »
« Évidemment. Mais cela ne nous concerne pas. (Sèchement, Wakeman pensa :) Et, apparemment, cela ne concerne pas Cartwright. Il est parvenu à devenir Meneur de Jeu dans l’unique but de permettre au vaisseau d’atteindre le Disque de Flamme. Mais maintenant qu’il est confronté avec la situation réelle, il n’y voit qu’un piège mortel. »
Wakeman se tourna vers Cartwright :
— Très bien, Léon… Nous allons vous emmener loin d’ici. Préparez-vous – nous avons largement le temps : on n’a pas encore signalé la présence de Pellig.
Cartwright le regarda avec suspicion :
— M’emmener où ? Je croyais que la chambre forte installée par Verrick…
— Il suppose que vous l’utiliserez : c’est par là qu’il commencera. Nous vous emmenons de la Terre. Le Corps a établi un lieu de retraite sur la Lune, enregistré comme centre de psycho-repos. En fait, c’est encore mieux que ce que Verrick s’était fait installer ici. Pendant que le Corps se chargera de Pellig, vous serez à 400 000 kilomètres de Batavia.
Cartwright jeta un regard désespéré à Rita O’Neill :
— Que dois-je faire ? Y aller ?
— Ici, à Batavia, dit Wakeman, cent vaisseaux atterrissent toutes les heures. Des milliers de personnes voyagent entre les îles. C’est le lieu le plus peuplé de l’univers. C’est le centre fonctionnel du système ! Mais, sur la Lune, un être humain ne risque pas de passer inaperçu. Notre station est située à l’écart des autres – l’organisation qui nous sert de couverture a acheté du terrain dans une section peu prisée. Vous serez entouré de milliers de kilomètres d’espace désolé et sans air. Si Keith Pellig parvenait à suivre votre trace jusque-là et arrivait dans son encombrante combinaison Farley, avec son cône radar, son compteur Geiger, sa carabine et son casque, je crois que nous le verrions.
Wakeman avait voulu être drôle, mais Cartwright ne sourit pas :
— En d’autres termes, vous ne pouvez pas assurer ma protection ici.
— Nous pourrons mieux l’assurer là-bas, soupira Wakeman. C’est agréable, sur la Lune. Nos installateurs ont tout prévu : vous pourrez nager, jouer à des jeux de plein air, prendre des bains de soleil, dormir même. Si vous préférez, nous pouvons vous mettre en animation suspendue jusqu’à ce que les choses se calment.
— Je pourrais ne jamais me réveiller, dit Cartwright.
On aurait cru parler à un enfant. Apeuré, sans défense, le vieil homme avait cessé d’utiliser sa raison. Il en était revenu à des attitudes archaïques, bornées, infantiles. Wakeman regrettait amèrement que la journée ne fût pas encore assez avancée pour boire. Il en aurait eu bien besoin. Il se força à prendre un ton patient, mais ferme :
— Miss O’Neill vous accompagnera. Moi également. Vous pourrez revenir sur Terre quand vous le voudrez. Mais j’insiste pour que vous voyiez nos installations lunaires avant de prendre une décision.
Cartwright hésita, torturé par le doute :
— Vous dites que Verrick ignore leur existence ? Vous en êtes certain ?
« Il vaut mieux lui affirmer que nous en sommes certains, dirent les pensées de Shaeffer. Il a besoin d’une certitude. Inutile pour le moment de lui donner un tas de statistiques. »
— Absolument certain, dit Wakeman à voix haute, ce qui était un mensonge éhonté.
En pensée, il ajouta à l’intention de Shaeffer :
« J’espère que nous ne commettons pas une erreur. Il est probable que Verrick sait. Mais cela importe peu. Si tout se passe bien, Pellig ne quittera jamais Batavia. »
« Et s’il y parvient ? » émit une pensée désabusée.
« C’est impossible. Notre rôle est de le retenir. Je ne suis pas vraiment inquiet, mais je me sentirais mieux si les territoires qui entourent notre station n’appartenaient pas aux Collines de Verrick. »
Le salon-bar du vaisseau intercontinental était d’un luxe douteux, étincelant de chromes. Keith Pellig attendit que Miss Lloyd se fût assise dans un des fauteuils de peluche, devant une table de plastique, sur laquelle elle croisa maladroitement ses mains, puis prit place en face d’elle.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle. Quelque chose ne va pas ?
— Mais non. (Pellig examina d’un air maussade le menu.) Qu’est-ce que vous prenez ? Dépêchez-vous ; nous sommes presque arrivés.
Miss Lloyd eut un mouvement de recul et rougit plus fort que jamais. Elle dut réprimer un soudain désir de regagner sa place en courant… Son compagnon devenait insultant et désagréable… mais la peur d’avoir mal agi faisait taire son ressentiment et la rendait craintive :
— À quelle Colline êtes-vous inféodé ?
Il n’y eut pas de réponse.
Le MacMillan glissa silencieusement vers eux :
— Vous désirez, monsieur ou madame ?
Dans le corps de Pellig, Benteley était envahi de pensées orageuses. Il commanda un bourbon à l’eau pour lui et un Tom Collins pour Margaret Lloyd. Il vit à peine qu’on les servait, paya automatiquement et porta son verre à ses lèvres.
Miss Lloyd bavardait avec l’enthousiasme de la jeunesse. Ses yeux brillaient, ses dents blanches étincelaient, sa chevelure orange luisait comme la flamme d’une bougie. Mais l’homme qui se trouvait en face d’elle était insensible à ces charmes. Benteley permit aux doigts de Pellig de reposer le verre sur la table, en regardant songeusement devant lui.
À ce moment précis, le mécanisme changea de circuit. Instantanément, sans un bruit, il se retrouva à Farben.
Le choc fut rude. Il ferma les yeux et se cramponna à l’anneau de métal qui encerclait son corps, à la fois support et foyer. Devant lui, sur l’écran ipvic, se projetait la scène qu’il venait de quitter. Le corps émettait un faisceau d’ondes ultracourtes qui, réfléchies par ce qui l’entourait, étaient captées par des relais ipvics et retransmises jusqu’aux laboratoires de la Farben. Une Margaret Lloyd miniature était assise en face d’un Keith Pellig miniature, dans un minuscule salon. Le système audio diffusait le continuel bavardage de la jeune fille.
— Qui est dedans ? demanda Benteley d’une voix mal assurée.
Herb Moore le repoussa en voyant qu’il tentait de sortir de l’anneau protecteur :
— Ne bougez pas ! Vous risquez de vous retrouver avec la moitié de votre esprit prise là-bas et l’autre moitié ici.
— Je viens d’en sortir. Mon tour ne reviendra pas avant un certain temps.
— Non, vous pouvez être le suivant. Ne bougez pas tant que votre système de mise au point n’est pas déconnecté et que vous n’êtes pas hors du circuit.
Un bouton rouge s’alluma, à trois rangées du haut, le quatrième à partir de la gauche. Sur l’écran, le nouvel opérateur avait déjà repris le contrôle, sans le moindre intervalle de temps. Benteley remarqua que, dans le premier moment de choc, il avait renversé le contenu de son verre.
Miss Lloyd interrompit son monologue pour demander :
— Vous allez bien ? Vous semblez tout pâle.
— Non, non, ça va, marmonna le corps de Pellig.
— Il se débrouille bien, dit Moore à Benteley. C’est votre ami Al Davis.
Benteley prit mentalement note de la position du bouton :
— Lequel vous représente ?
Moore ignora sa question :
— Le contacteur allume votre indicateur une fraction de seconde avant que le transfert soit effectif. Si vous gardez les yeux ouverts, vous serez averti. Sinon, vous risquez de vous retrouver soudain sous un palmier en face de vingt TP armés jusqu’aux dents.
— Ou mort, dit Benteley. Qui sera le gagnant de ce jeu ?
— Le corps ne sera pas détruit. Il atteindra Cartwright et le tuera.
— Vos labos construisent déjà un second androïde, le contredit Benteley. Lorsque celui-ci sera détruit, il sera prêt à être élu par la Convention du Défi.
— Dans le cas où cela tournerait mal, l’opérateur serait instantanément arraché du corps, avant que ce dernier périsse. Vous pouvez calculer quelles sont vos chances d’être dans le corps à ce moment-là : une sur vingt-quatre, multipliée par quarante pour cent de risques que le corps soit détruit !
— Et vous faites vraiment partie de l’équipe ?
— Au même titre que vous.
Au moment où Moore s’apprêtait à sortir du cube, Benteley lui demanda :
— Et qu’arrive-t-il à mon vrai corps lorsque je suis dans Pellig ?
— Lors du transfert, tous ces machins se mettent en action. (Il indiqua de la main les diverses machines qui emplissaient la cellule de métal.) Ils suppléent à tous les besoins de votre corps : air, régulation de la tension sanguine, rythme cardiaque, élimination des déchets, eau, alimentation – tout ce qu’il faut.
Le sas se referma. Benteley se retrouva seul dans le cube bourré de machines.
Sur l’écran, Al Davis offrait un second verre à la fille. Ni lui ni elle n’avaient grand-chose à dire. Le système audio ne retransmettait qu’un murmure confus de voix et le bruit des verres. Un instant, Benteley put voir le paysage par le hublot du vaisseau, et son cœur se serra. Ils approchaient du tentaculaire Empire Indonésien, le plus dense agrégat d’êtres humains dans le système des Neuf Planètes.
Il était aisé de s’imaginer les TP vérifiant les rouages de leur réseau d’interception. Une vision du premier contact : un TP au terrain d’atterrissage, flânant près des pistes, ou bien installé derrière un des guichets. Ou une TP femelle mêlée à la foule des filles qui attendaient toujours l’arrivée des vaisseaux. Ou même un TP enfant, traîné là par ses parents. Ou un vieillard, un vétéran de quelque guerre oubliée, assis à l’ombre, une couverture sur les genoux.
N’importe qui. N’importe où. Ce pouvait être un tube de rouge, une confiserie, un miroir de poche, un journal, une pièce de monnaie, un mouchoir… Là variété et l’efficacité des armes modernes étaient infinies.
Sur l’écran, les passagers se levaient précautionneusement, s’apprêtant à descendre, légèrement tendus comme toujours avant l’atterrissage, poussant un soupir de soulagement lorsque le sifflement des réacteurs se tait et que les sacs s’ouvrent.
Keith Pellig se leva maladroitement et fit des gestes imprécis en direction de Margaret Lloyd. Tous deux se mêlèrent à la foule qui descendait lentement la rampe.
Benteley regarda nerveusement le schéma détaillé des bâtiments du Directoire de Batavia. Le terrain d’atterrissage était relié directement aux jardins du Directoire. Une flèche de couleur indiquait déjà la position de Pellig – mais rien n’indiquait celle des TP. Benteley n’eut aucun mal à calculer quand le premier contact entre Pellig, l’androïde, et le réseau des TP aurait lieu : dans quelques minutes tout au plus.
Wakeman donna l’ordre de sortir la fusée C+ de son abri souterrain. Il se versa un scotch, l’avala avidement, puis conféra en pensée avec Shaeffer :
« Dans une demi-heure, Batavia sera un cul-de-sac pour Pellig. Un appât, mais pas de gibier. » La réponse de Shaeffer lui parvint, insistante : « Nous venons de recevoir un rapport sur Pellig. Il a pris une fusée directe de Brème à Java. » « Vous connaissez le nom de la fusée ? » « Non, il a pris un billet « open ». Mais, selon toute vraisemblance, il est déjà en route. »
Wakeman monta en toute hâte aux appartements privés de Cartwright. Celui-ci faisait nonchalamment ses valises avec l’aide de Rita O’Neill et de deux MacMillan. Rita était pâle et tendue mais calme. Elle examinait des bandes à l’aide d’un lecteur à haute rapidité, pour trier celles qui valaient la peine d’être gardées. Wakeman sourit en la voyant si mince, agile et efficace. Une patte de chat-talisman se balançait entre ses seins.
— Gardez-la bien, lui dit Wakeman.
Elle leva les yeux sur lui :
— Il y a du nouveau ?
— Pellig peut arriver d’un instant à l’autre. Des fusées atterrissent sans cesse. Nous avons quelqu’un pour surveiller les arrivées. Notre vaisseau est presque prêt. Voulez-vous que je vous aide à finir les bagages ?
Cartwright sortit de sa torpeur :
— Écoutez, je ne veux pas être pris en plein espace. Je… je ne veux pas.
Wakeman fut étonné par ces mots, et par les pensées qu’il discernait derrière eux. Une peur nue, profonde, primordiale, avait envahi le psychisme entier du vieil homme.
— Nous ne serons pas pris dans l’espace, dit-il rapidement. Notre vaisseau est une nouvelle fusée expérimentale C+, la première à sortir de la chaîne de montage. Nous arriverons presque instantanément à destination. Personne ne peut arrêter une C+ lorsqu’elle est en mouvement.
Les lèvres grises de Cartwright se contractèrent nerveusement :
— Croyez-vous qu’il soit bon de diviser le Corps ? Vous avez dit que certains resteront ici et que les autres nous accompagneront. Et je sais que vous ne pouvez lire à cette distance. Ne serait-il pas…
— Bon sang ! explosa Rita, en laissant tomber les bandes. Cessez de vous comporter ainsi ! Cela ne vous ressemble pas.
Cartwright poussa un gémissement misérable et se mit à tripoter une pile de chemises :
— Je ferai ce que vous dites, Wakeman. J’ai confiance en vous.
Il continua maladroitement à emplir une valise, mais dans son esprit envahi par la terreur, les vrilles d’une crainte atavique ne cessaient de gagner du terrain, de plus en plus envahissantes et incontrôlables. Il ressentait un désir insoutenable de courir s’enfermer dans le bureau blindé que Verrick avait fait construire. Wakeman broncha devant l’assaut de cette peur à l’état brut, devant ce désir frénétique de retrouver la sécurité de la matrice. Il tourna délibérément son attention vers Rita O’Neill.
Un nouveau choc l’attendait. Une mince colonne de haine glaciale émanant de la fille était dirigée directement contre lui. Il commença à l’analyser, surpris de sa présence soudaine : auparavant, elle n’avait pas été là.
Rita vit son expression, et ses pensées changèrent. Elle avait immédiatement senti que Wakeman la sondait et elle pensait maintenant à ce qu’elle entendait dans les écouteurs. Wakeman fut assourdi par un furieux mélange de voix, discours, conférences, extraits de livres de Preston, discussions, commentaires…
— Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il. Qu’est-ce qui ne va pas ?
En guise de réponse, Rita serra les lèvres jusqu’à ce qu’elles deviennent exsangues puis, brusquement, fit volte-face et sortit en courant.
— Je peux vous dire ce que c’est, lui dit Cartwright en fermant le couvercle d’une valise bosselée. Elle vous rend responsable de cela.
— De quoi ?
Cartwright souleva les deux valises usagées et alla lentement vers la porte :
— Je suis son oncle, vous savez. Elle m’a toujours vu dans une position de supériorité : donnant des ordres, faisant des plans. Et maintenant, je me trouve mêlé à des choses qui me dépassent. (Sa voix devint un murmure tremblant.) Des situations que je ne peux pas contrôler. Je dois me fier à vous. (Il s’effaça pour permettre à Wakeman de lui ouvrir la porte.) Je suppose que j’ai changé depuis mon arrivée ici… et elle vous en rend responsable.
— Oh… fit Wakeman.
Tout en suivant Cartwright, il se rendit compte de deux choses : qu’il ne comprenait pas les hommes aussi bien qu’il l’avait cru, et que Cartwright s’était enfin décidé à agir conformément aux suggestions du Corps.
Le C+ était en position d’envol sur la plate-forme de secours située au centre du bâtiment principal. Dès que Cartwright, sa nièce et un groupe de TP y furent entrés, les sas se fermèrent hermétiquement, sans un bruit. Le toit s’éclipsa, faisant place au soleil éclatant de midi.
— C’est un petit vaisseau, remarqua Cartwright. (Il était devenu extrêmement pâle et ses mains tremblaient en attachant la ceinture de sécurité.) Sa ligne est intéressante.
Wakeman fixa rapidement la ceinture de Rita puis la sienne. Elle ne lui dit rien, mais son hostilité avait légèrement diminué.
— Nous nous évanouirons peut-être, mais le vaisseau est entièrement automatisé, dit-il.
Il prit une position confortable et envoya en pensée le signal de départ au complexe et sensible mécanisme. Les relais répondirent instantanément et, non loin d’eux, les puissants réacteurs se mirent à hurler.
Le vaisseau répondant à ses pensées, Wakeman se laissa aller à imaginer qu’il était une vaste extension d’acier et de plastique de son propre corps. Il se détendit, absorbant les vibrations douces et régulières du mécanisme de propulsion qui chauffait. C’était un beau vaisseau, le tout premier de son type.
— Vous connaissez mes sentiments, lui dit brusquement Rita O’Neill, brisant son plaisir momentané. Je sais que vous m’avez sondée.
— Je sais quels étaient vos sentiments, mais je pense qu’ils ont changé.
— Peut-être pas. Je ne sais pas. C’est évidemment irrationnel de vous rendre responsable de ce qui arrive. Vous faites votre travail le mieux possible.
— Je le pense, dit Wakeman. Je crois que j’ai choisi la meilleure solution, et que je suis maître de la situation. (Il se tut un moment, puis annonça :) Le vaisseau est prêt à décoller.
Cartwright parvint à hocher la tête :
— Je suis prêt.
Wakeman attendit encore un moment :
« Aucun signe ? » pensa-t-il à l’adresse de Shaeffer.
« Une nouvelle fusée de ligne approche. Dans un instant, elle sera dans la zone de sondage. »
Pellig arriverait à Batavia : c’était certain, de même qu’il était certain qu’il se mettrait immédiatement à la recherche de Cartwright. L’inconnue était la détection et la mort de Pellig. On pouvait raisonnablement admettre que, s’il échappait au filet des TP, il parviendrait aussi à localiser la retraite lunaire. Et dans ce cas…
« Il n’y a aucune protection sur la Lune, pensa-t-il à l’adresse de Shaeffer. En l’y amenant, nous renonçons à toute défense positive. »
« Exact, pensa Shaeffer, mais je crois que nous aurons Pellig ici, à Batavia. Lorsque nous serons en contact, ce sera sa fin. »
Wakeman prit sa décision :
« Bien. Courons le risque. Les chances sont largement en notre faveur. »
Sur un signal mental, le vaisseau se mit en position de départ. Des grappins automatiques le braquèrent sur son objectif, œil pâle à peine visible dans le ciel de midi. Wakeman ferma les yeux et détendit ses muscles.
Le vaisseau se mit en mouvement. D’abord, la poussée des turbines classiques, puis la formidable poussée C+, entretenue par la réaction de routine.
Un instant durant, l’astronef, scintillant dans le soleil, hésita au-dessus du Directoire, puis le C+ entra en action et l’appareil s’arracha instantanément à l’attraction terrestre, à une vitesse fulgurante qui plongea ses occupants dans des vagues de noire inconscience.
À travers les ténèbres qui envahissaient Peter Wakeman, un sentiment de satisfaction parvint à se frayer un chemin. À Batavia, Keith Pellig ne trouverait rien, que sa propre mort. Leur stratégie était sur le point de réussir.
Au moment même où le signal mental de Wakeman envoyait la brillante fusée C+ dans l’espace, la fusée de ligne s’immobilisait sur le terrain d’atterrissage et abaissait ses rampes.
Perdu dans un groupe d’hommes d’affaires et d’employés, Keith Pellig émergea dans le soleil. Clignant des yeux, il vit pour la première fois les bâtiments du Directoire, la foule et la circulation incroyablement denses dans lesquelles se cachaient les TP qui l’attendaient.